Les documentaires engagés, qu’ils disaient !

Publié le par ecoloptimiste.over-blog.com

 

Depuis quelques années, les documentaires dits « engagés » font un retour en force sur les grands et les petits écrans.

En plus des sujets « traditionnels » d’ordre politique ou économique, les thèmes environnementaux sont de plus en plus évoqués, et sont, dans 99 % des cas* basés sur une optique de dénonciation exclusive contre le « système » (notion à géométrie variable qui englobe les pollueurs, les Etats, les banques, les agriculteurs, les Américains, les Chinois, etc..).

Avec sa « vérité qui dérange », l’ex-vice-président des Etats-Unis (et prix Nobel de la paix) Al Gore a popularisé le genre (qui existait déjà auparavant), mais, désormais, les productions de ce type sont très nombreuses (sur le plastique, les OGM, les gaz de schiste…) et il est inutile d’en dresser la liste. Plus un mois ne s’écoule sans son nouveau film « écolo » à scandale.

 

Je ne suis personnellement pas un grand amateur de ce genre de film (et je n’ai jamais vu la plupart d’entre eux, qui ne m’ont jamais attirés, au contraire de certaines personnes de mon entourage qui les apprécient), et je n’expose qu’une opinion à titre individuel sur le sujet.

 

Bien sûr, ils ont une utilité, celle de sensibiliser le grand public aux dégradations de l’environnement, au niveau local et global.

 

Mais leur message de nature binaire et manichéenne peut devenir contre-productif, dans la mesure où il vise surtout à scandaliser l’opinion en dressant un catalogue de pollutions et catastrophes en tout genre, mais aussi, pernicieusement, à faire culpabiliser le spectateur sans lui proposer d’alternative concrète pour changer les choses.

 

Le poids des maux, le choc des images

 

Le discours est en général moralisateur et manichéen (« les méchants pollueurs qui détruisent tout »), sans nuance et parfois au détriment de la réflexion.

Un film qui dénoncera l’élevage industriel, la pêche en haute mer ou l’omniprésence du plastique s’en prendra beaucoup plus facilement à des « méchants » prédéfinis plutôt que de mener une réflexion constructive sur le comportement (et les choix !) des consommateurs que nous sommes tous.

 

Ce sont les vieilles ficelles de la « théorie du complot » (et de ses sinistres souvenirs, le Protocole des Sages de Sion, etc...) qui refont surface, avec la désignation d’un ou plusieurs boucs émissaires, usuellement les grandes entreprises, parfois aussi les pouvoirs publics ou tel lobby unilatéralement désigné.

 

Un article récemment paru sur le site www.slate.fr démonte les artefacts plus ou moins subtils couramment utilisés dans ce type de cinéma pour frapper (littéralement et à coups de matraque) l’opinion.

 

La voix off et omnisciente du narrateur, qui se donne un rôle de procureur, le recours aux experts (les gentils, qui avaient anticipé le désastre ou ont abjuré leurs liens avec les puissances du Mal, et les méchants qui relativisent les faits par ignorance ou, plus souvent, par collusion avec les groupes dénoncés) et à des notions compliquées (le plus souvent d’ordre scientifique, technique ou juridique) oriente facilement et imperceptiblement celui qui regarde le film vers une vision très binaire des choses.

Les images « mixées » avec des refus d’interviews ou des bégaiements de la part des responsables (qui leur donnent une impression d'absence de crédibilité) sont également appréciées.

 

De même, l’usage récurrent d’images de désolation avec en contrepoint des discours poétiques et/ou de jolis paysages provoque, immanquablement, un sentiment de dégoût et de révolte chez le spectateur : c’est le fameux « effet Koulechov », du nom d’un cinéaste soviétique qui étudia le pouvoir des montages d’images sur les esprits.

 

De la théorie du complot, des montages suggestifs, des détournements d’images : la frontière entre l’information pertinente et l’agit-prop est ici très floue, et une prudence nécessaire s’impose face à des productions cinématographiques qui empruntent, au moins sur la forme, aux techniques des cinémas totalitaires (soviétique, nazi…), d’autant plus que certains films ont reçu d’importants financements de la part de grandes entreprises (et donc du « système » qu’ils entendent dénoncer !!!).

 

Une stratégie contre-productive

 

Ce ne serait qu'un détail d'ordre technique si ces films n’induisaient pas des effets pervers dans le cerveau du spectateur.

La dénonciation pure est acceptable dans des films sur la guerre du Vietnam ou la dictature de Pinochet (où le spectateur n’est, a priori, pas impliqué personnellement), mais elle est insuffisante dès lors qu’il s’agit de parler d’écologie et de développement durable, pour lesquels toute personne est concernée.

 

Fréquemment, les films écologistes dits « engagés » présentent au public des gros plans de paysages dévastés, de marées noires et autres images déprimantes, entretenant chez le spectateur un sentiment d’engloutissement par des problèmes qui le dépassent et contre lesquels il ne peut quasiment rien.

Parfois, le film se conclut avec une phrase du genre « il est désormais trop tard pour être pessimiste » ou esquisse une solution théorique : mais les solutions concrètes sont bien plus rarement évoquées.

 

La stratégie de ce cinéma est potentiellement contre-productive puisqu’elle incite au repli sur soi et à la démobilisation (« si les Etats, les entreprises et le reste de la planète s’en fiche, ça ne sert à rien que je fasse quelque chose…), voire au déni.

Elle entretient, d’une certaine manière, une machine et à fabriquer de l’impuissance et de la résignation, au contraire des principes d'une éducation saine, qui doivent élever et émanciper l'individu plutôt qu'à l'écraser sous l'angoisse.

 

Mettre le spectateur (par des procédés plus ou moins sincères et authentiques) face à des dangers sans donner des pistes de solutions revient à le paralyser, « comme un lapin face au boa » (Patrick Viveret).

 

Pour un engagement positif

 

Je considère personnellement que les « marchands de peur » sont nuisibles et condamnables sur un plan moral (pas seulement dans le domaine de l’environnement et de l’écologie !) et que le seul engagement valable est celui qui accepte de faire confiance en l’Humain et en l’Avenir.

 

Les films (de cinéma) qui sont basés sur les solutions aux problèmes écologiques sont encore rares, toutefois quelques-uns (comme Severn, la voix de nos enfants, ou encore Carbon Nation, qui expose un point de vue essentiellement américain, difficile à transposer en Europe) sortent du lot et pourraient incarner une nouvelle génération de films « engagés ».

Les productions télévisuelles, moins onéreuses, sont un peu plus nombreuses, mais c’est surtout (pour le moment) Internet qui est créatif, en proposant de nombreux documentaires qui peuvent être visionnés dans le monde entier et qui sont « dégagés » (clin d’œil à Pierre Desproges) de tout dogmatisme.

 

Le mot de la fin

 

Si j’avais l’argent et les moyens dont disposent certains, je ferais, plutôt que des films contre la pollution et la destruction de l’environnement, des films pour faire connaître les initiatives écologiques à travers le monde et susciter des vocations constructives.

 

En attendant, c’est à travers les pages de mon blog que j’espère diffuser cet esprit positif.

 

Alexis Vernier

 

Source : http://www.slate.fr/story/40427/documentaire-engage-moore

 

 

Lire aussi : http://ecoloptimiste.over-blog.com/article-la-genealogie-de-la-morale-ecolo-et-l-heuristique-de-l-espoir-68720593.html

 

* Vous me pardonnerez pour l’inexactitude possible du chiffre, mais c’est là une façon de parler…

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Josué 04/07/2011 23:23


Ceci dit, même les films "catastophistes" peuvent amener de l'action positive pour changer les choses. Tout dépend de comment on les utilise et dans quel cadre ils sont diffusés.

Dans les initiatives de transition, on a l'habitude d'encadrer les films diffusés par une démarche qui vise, même si le film ne montre pas toujours les projets ou alternatives positives, à
engendrer ce que l'on appelle une "insatisfaction créatrice".

C'est à dire qu'on ne laisse pas les gens seuls avec leurs sentiments à la fin du film. On programme au contraire un moment de discussion pour aller plus loin et faire émerger des pistes de
solutions en groupe.

C'est en général très efficace et constructif.


Alexis V. 05/07/2011 08:12



Bonjour,


j'approuve votre démarche qui consiste à ne pas laisser les gens seuls devant leurs (res-)sentiments après avoir visionné ce genre de films, comme ce serait le cas dans un cinéma ordinaire ou
devant un écran de TV.


Bien à vous.


Alexis



Pierre 04/07/2011 22:54


Là, je tire mon chapeau ! Peu de gens en effet se rendent compte que toute cette manœuvre est purement mercantile: plus les gens sont paniqués, plus ils cherchent à s'informer, d'où le cercle
vicieux, et c'est le monde médiatique qui se frotte les mains. Ajoutons à cela le sentiment de culpabilité et la bonne conscience bon-marché, et ça fait un cocktail explosif.

Voilà, il n'y a rien à ajouter.


Jo 04/07/2011 22:41


C'est vrai que faire peur n'aide pas à se mettre en action. Pas toujours, ou pas pour les bonnes raisons. Ne pas informer les citoyens sur les enjeux n'est pas non plus une bonne solution.

Il y a aussi des films qui dénoncent et montrent en regard des alternatives, des projets positifs à portée de personnes "normales".

Quelques exemples (liste non exhaustive) :
- En transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale
- Solutions locales pour un désordre global
- Severn, la voix de nos enfants
- Cultures en transition
- The power of community
- La double face de la monnaie
- ...


Alexis V. 05/07/2011 08:13



Bonjour,


je vous remercie pour citer ces films "résilients", qui font, en général, l'objet de moins de battage médiatique que d'autres.


Bien à vous.